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24h dans la peau d'un enfant des rues

Je m'appelle « Lilie », diminutif de « Liliane ». A cette heure de la journée, toutes les petites filles de mon âge virevoltent joyeusement dans toute la splendeur de leur innocence. Enviant cette légèreté et cette allégresse, j'essaie, moi aussi, de m'en auréoler, mais en vain : du haut de mes 6 ans, je ploie sous le joug de mon existence d'enfant des rues.



Lilie. Ce petit nom affectueux aux consonances musicales est cher à mon cœur : il porte les empreintes de ma mère, qu'il ne m'a pas été donnée de connaître. Les occasions d'entendre ce diminutif sur les lèvres de quelqu'un sont toutefois inexistantes car, hormis mes deux frères et moi, personne ne sait comment je m'appelle : ce qui nous restait de familles nous ont abandonnés dans la rue et, depuis environ deux ans, j'observe les va-et-vient incessants des passants sans que quiconque ne m'adresse la parole. Les rares fois où cela est arrivé, c'était pour m'abreuver d'insultes car j'insistais un peu trop pour avoir une pièce.

J'ignore moi-même qui suis-je véritablement : je m'appelle Lilie, c'est une certitude. Mais j'ignore la date de mon anniversaire ainsi que mon nom de famille. Enfant des rues, je me sens comme un électron libre dont la disparition n'affectera aucunement l'univers.

Ma vie d'enfant des rues
Ma vie de petite fille des rues ? Dans le silence, elle m'emmure: le matin, vers 6 h, lorsque les gouttes de pluie et/ou le froid s'insinuent dans notre abri en cartons, lorsque la faim vient tarauder nos estomacs perpétuellement affamés, c'est dans le silence que mes frères et moi nous levons et nous mettons à la recherche de notre « petit-déjeuner » dans le bac à ordures avoisinant notre abri, dans les « mauvais jours » (ceux durant lesquels nous n'avons pu avoir assez d'argent pour nous offrir à la fois dîner et petit-déjeuner). Après leur départ en direction d'autres quartiers, c'est encore dans le silence que je mets nos affaires, constitués d'une couverture et de quelques vêtements, à l'abri des regards afin qu'on ne nous les vole pas, tout étant chaque jour taraudée par la crainte irrépressible qu'ils ne reviennent pas ce soir. Toujours dans le silence, par la suite, je hante les rues avoisinant Antanimena, la main perpétuellement tendue, dans l'espoir qu'une âme charitable me fasse l'aumône.

Le silence, mon seul fidèle compagnon depuis bientôt deux ans, cet ami qui étreint toutes mes journées ne place toutefois aucune distance entre la faim et moi : les jours où dame Générosité a choisi de n'envoyer personne croiser mon chemin, le silence met encore plus en exergue les gargouillis de mon estomac qui proteste jusqu'à me faire tordre de douleur. J'effectue alors une petite « virée » dans les bacs à ordures qui n'ont pas encore été «réservés » par des sans-abris ou autres enfants des rues : dans notre monde, chaque bac à ordures s'apparente à un territoire « inviolable » s'il a déjà été exploré par autrui. Pour moi, c'est aussi une malle aux trésors où je trouve parfois des choses utiles comme des vêtements usés mais qui peuvent encore servir ou encore des aliments que les gens ont choisi de jeter.

Du haut de mes 6 ans, dans le silence, chaque jour, je contemple mon existence tout en tendant la main : arpentant seule les rues, inconnue de tous, inexistante, je me projette sans cesse dans un autre monde différent de cet univers au sein duquel j'évolue depuis bientôt deux ans… Dans le silence aussi, je sens encore et toujours les larmes perler mes iris à la vue d'une petite fille de mon âge blottie dans les bras de sa mère. Dans ces cas là, ce n'est plus mon estomac affamé qui m'étreint de douleur, c'est cette peine qui poignarde mon cœur. Et dans le silence, je me blottis contre mes frères toutes les nuits pour me parer du souffle glacial du vent et pour me projeter dans l'univers des rêves et échapper ainsi la dure réalité.



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